Céline Ventura Teixeira
Projet de recherche
Mirabilia à la croisée des mondes : la réception d’objets d’art et de matériaux précieux des Indes dans l’espace méditerranéen (XVIe siècle)
Résumé du projet
Masques aztèques-mexicas composés de turquoises, miroirs d’obsidienne, pierre de jade de Nouvelle-Espagne, émeraudes de Nouvelle-Grenade ou bézoards des Indes, il s’agira d’analyser les différents degrés de réception, d’interprétation et de réélaboration au sein des foyers artistiques méditerranéens. Au-delà du collectionnisme ou de la dimension « exotique » trop souvent appliquée, l’étude propose d’aborder ces artefacts et matières précieuses au prisme des chroniques, relations de voyages et traités d’art afin de restituer la complexité des regards portés sur ces matériaux et les savoirs qu’ils véhiculent. De Lisbonne à Venise, en passant par Séville, Madrid et Rome, ce projet entend retracer les circulations et mettre en lumière les vies de ces objets d’art dont la matérialité, concrète ou symbolique, agit différemment selon les contextes et les sociétés qui s’en emparent. En soulignant la mobilité des objets et la densité des réseaux qu’ils tissent, cette recherche interroge les dynamiques de création et d’échanges qui, au-delà des frontières géographiques et disciplinaires, fondent une histoire de l’art aux « destins liés » et invitent à un décentrement du regard.
Masques de turquoises et « miroirs fumants » aztèques-mexicas
Offerts en 1533 au pape Clément VII par le frère dominicain Domingo de Betanzos, deux manches de couteaux et deux masques incrustés de pierres fines, dont un à l’effigie du dieu aztèque-mexica Yacateuctli, cristallisent la fascination générée par les arts et les techniques des Nouveaux Mondes. L’anonyme Descrittione dell’Indie occidentale expose dans une écriture laudative ces masques ornés de turquoises, de nacre et de malachite ouvrant un faisceau de questionnements quant à la nature et à la qualité des gemmes utilisées. Ce témoignage représente la trace mémorielle d’une rencontre culturelle et artistique dont la réception, au-delà de l’émerveillement, engage une réflexion sur la qualité des pierres précieuses appliquées. Les mirabilia qui atteignent les rives méditerranéennes scellent un pacte de réception dont l’incidence s’exprime à travers l’émergence de notions que sont l’ingenio, l’agudeza, la sutileza ou encore la policia. Ces différents termes employés par Bartolomé de las Casas, Francisco de Vitoria et Bernardino de Sahagún traduisent la reconnaissance du savoir-faire technique développé non seulement par les orfèvres mais aussi les lapidaires aztèques-mexicas défiant les techniques européennes et qu’il s’agira d’analyser.
Les miroirs d’obsidienne aztèques-mexicas et incas expriment, au même titre que les masques de mosaïques, l’esprit, l’habileté et l’industrie des maîtres lapidaires des nouveaux territoires. La brillance et la réfraction de cette pierre expliquent son usage et la réalisation de miroirs ainsi qu’en témoigne le Codex Tepetlaoztoc ou Codex Kingsborough. Instrument magique réservé aux prêtres et aux sorciers, le miroir d’obsidienne symbolisait le pouvoir du dieu Tezcatlipoca – dont le nom signifiait « miroir enfumé » – maître de l’inframonde. Envoyés par Hernán Cortés à Charles Quint, ces miroirs fascinent et éveille la curiosité. Si l’obsidienne est déjà connue depuis Pline, sa redécouverte provoque la création d’ouvrages originaux dans le domaine des arts de l’orfèvrerie. C’est à la confluence des récits et des traités que se situent les artistes européens, lesquels s’emparent alors de ces matériaux.
Pierres précieuses et fines des Indes : mise en mots et mise en forme
Au cours du XVIe siècle, la circulation et la consommation de pierres précieuses et fines augmentent au rythme des cargaisons s’en revenant des domaines ultramarins. Ces mirabilia sont initialement introduits par toute une littérature du voyage qui se diffuse dans le bassin méditerranéen. De Pietro Martire d’Anghiera à Giovanni Battista Ramusio en passant par Gonzalo Fernández de Oviedo ou encore Nicolas Monardes, ces humanistes et savants diffusent de nouvelles connaissances liées à l’usage des pierres précieuses et fines en provenance des Indes tant occidentales qu’orientales. La recherche d’un lexique à même de penser la nouveauté et la rareté constitue alors la première « mise en forme » de ces matériaux aux qualités matérielles nouvelles qui émergent progressivement dans l’espace visuel.
À l’émerveillement fait place l’étude matérielle des gemmes dans le domaine des arts orfévrés et joailliers. El Quilatador de la plata, oro, y piedras preciosas, rédigé par Juan de Arphe et publié en 1572, s’inscrit dans la tradition des traités techniques et artistiques édités dans l’Espagne de la période moderne. Les considérations matérielles qu’il formule engagent dès lors une réflexion sur l’adaptation du geste du maître orfèvre car une émeraude ne supposera pas le même travail qu’un diamant ou un rubis. L’Italie manifeste également une attention et un engouement autour des connaissances lapidaires. Déjà, en 1568, Benvenuto Cellini précisait dans Due trattati uno intorno alle otto principali arti dell’oreficeria, les différentes natures de saphirs, d’émeraudes, de rubis et de diamants sans compter les béryls, topazes et améthystes alors déterminés par leur dureté ou leurs caractéristiques matérielles. Du matériau à la confection de l’objet, les orfèvres et lapidaires mettent à l’épreuve leur savoir et leur technicité pour décupler les feux de ces pierres précieuses.
Le bézoard des Indes
Le goût de l’artifice et du merveilleux s’affirme au cours de la seconde moitié du XVIe siècle, un moment où les expériences se multiplient dans les ateliers tant ibériques que des Nouveaux Mondes. Mentionnée dès l’Antiquité dans les traités de Dioscoride, la pierre bézoard matérialise la rencontre d’imaginaires et de savoir-faire. Cette concrétion ovoïde issue de l’estomac de la chèvre Capra aegagrus, originaire de Perse et d’Inde, est très estimée des sociétés européennes. Le bézoard oriental ou bézoard de Goa, dont les Portugais avaient le monopole jusqu’en 1580, était considéré comme unique, original et efficace pour soigner les empoisonnements. La place singulière accordée aux bézoards des Vice-royautés américaines s’explique en raison des vertus curatives et la « puissance énergétique » qui, selon Nicolas Monardes, en déterminent la valeur. Les ateliers espagnols, portugais et italiens représentent alors de nouveaux laboratoires d’expériences formelles et techniques au rythme des matériaux débarquant sur les quais de Lisbonne et à Séville. L’association de ce matériau étranger avec un écrin orfévré de tradition européenne matérialise un « art combinatoire » ou Ars combinatoria révélateur des expériences formelles et matérielles dont était pétrie la seconde moitié du XVIe siècle.
Biographie
Maître de conférences en Histoire de l’art moderne à Aix-Marseille Université depuis septembre 2019, Céline Ventura Teixeira est spécialisée dans les arts de la péninsule Ibérique. Chargée d’études et de recherche à l’Institut National d’Histoire de l’art (2009-2013), elle a ensuite été chercheuse invitée au Bard Graduate Center (New York), puis lauréate du Prix Jeunes Chercheurs de la Fondation des Treilles et post-doctorante au Labex-CAP (Institut National d’Histoire de l’art / Sèvres – Manufacture et Musée Nationaux). Ses recherches portent sur les arts du décor, de l’ornement et de la parure, au prisme des circulations de modèles, de techniques, d’idées et d’artistes entre la péninsule Ibérique et les Indes tant orientales qu’occidentales. Lors de sa résidence de recherche André Chastel (INHA) / Villa Médicis, elle s’est consacrée à la réception des pierres précieuses et fines des Amériques et des Indes orientales dans les milieux artistiques, intellectuels et diplomatiques de la Rome du XVIe siècle. Elle prépare actuellement, avec Sophie-Bérangère Singlard (Aix Marseille Université-CAER), la traduction et l’édition critique du Quilatador de oro, plata y piedras preciosas de Juan de Arphe (1572).