Lukas Ley
Projet de recherche
Stirring up Marseille : explorations audio-ethnographiques de l’archéosphère aquatique
Résumé du projet
Les ports du golfe du Lion font l’objet d’opérations régulières de dévasement afin de préserver leur navigabilité. La région d’Aix-Marseille et la ville de Marseille sont chargées du dragage d’une trentaine de bases côtières. Une fois extraits, les matériaux de dragage entament un nouveau parcours, dont la destination finale dépend des caractéristiques physiques et chimiques des sédiments. La granulométrie, la couleur et la pureté déterminent si les particules sont recyclées ou éliminées dans des installations de gestion des déchets situées à proximité. Lorsque les concentrations en contaminants toxiques (plomb, arsenic, PFAS, etc.) sont inférieures aux valeurs seuils, les sédiments sont rejetés en mer sur des sites de « réimmersion » désignés dans le golfe de Fos ou utilisés pour la régénération des plages. Mais le traitement des sédiments peut devenir un sujet controversé : en 2023, l’association de nageurs « Nageurs du Prado » a mis en garde contre les projets de la municipalité de Marseille visant à utiliser les matériaux de dragage pour la régénération des plages du centre-ville. Elle craignait que les sédiments extraits d’anciens sites industriels ne présentent des risques pour la santé et ne créent des conditions de baignade insalubres. Les ONG ont elles aussi vivement critiqué les rapports de surveillance des sédiments dans et autour du port de Marseille, qui prouvent que la toxicité des fonds marins dépasse largement les valeurs limites européennes. Les polluants nocifs peuvent en effet adhérer aux grains de limon et de sable et se propager, raison pour laquelle les opérations de dragage doivent être soigneusement planifiées et surveillées – une opération coûteuse.
Les éléments toxiques présents à la surface des sédiments peuvent se disperser lors des opérations de dragage menées par les ports, mais aussi lorsque des plaisanciers jettent l’ancre dans la baie ou lorsque des nageurs s’approchent du fond marin. Ensemble, ces actes plus ou moins anodins ont transformé la baie de Marseille en une « zone d’accumulation contaminée » (Verney 2013), un bien commun toxique aux conséquences pour les espèces marines et les êtres humains (Faget 2011). Et pourtant, rares sont ceux qui connaissent l’état actuel des fonds marins et les mouvements des sédiments. Si les sédiments apparaissent dans les tableaux et les statistiques des organismes publics, en tant que vecteurs de risques environnementaux ou de dépenses, ils constituent également une archive vivante des relations entre l’homme et l’environnement. Les fonds marins portent les traces de l’ignorance passée, de l’indulgence présente et des actions de restauration tournées vers l’avenir (voir Daumalin et al. 2016). Parce que les accumulations sédimentaires reflètent les activités humaines et stockent des substances chimiques, elles constituent des dépôts en constante évolution de la vie côtière, une « archéosphère » volatile (Edgeworth 2018) qui appelle à une mise au jour multimodale.
Dans le cadre de ce projet, je souhaite explorer de nouvelles méthodes d’interaction avec les fonds marins urbains, « témoins matériels » ( Schuppli 2020) du passé, du présent et de l’avenir de Marseille. J’ai intitulé ce projet d’ethnographie sonore « Stirring up Marseille », car il vise à susciter une nouvelle compréhension des particules en suspension dans la baie de Marseille en s’interrogeant sur ce que signifie, concrètement, « ausculter » les surfaces aquatiques de la ville. Cette résidence à l’Iméra me permettra de poursuivre trois objectifs : 1) décrire de manière ethnographique le littoral marseillais en tant qu’« archéosphère » sensorielle ; 2) réaliser un collage sonore pour saisir la « vie sociale » des sédiments ; et 3) conceptualiser une promenade publique impliquant des universitaires, des artistes et des institutions locales autour de la question de l’aménagement du littoral. À ce titre, le projet contribuera à développer une « sensibilité des fonds marins » audio-ethnographique – une intervention conceptuelle clé de mon deuxième ouvrage (titre provisoire : The Sedimentary Forms of Urban Life) .
Biographie
Je suis anthropologue environnemental et dirige le groupe de recherche S.AND de la DFG au Max Planck Institute for Social Anthropology. Mes travaux portent globalement sur les infrastructures urbaines, la matérialité et les inégalités sociales. Mes recherches actuelles s’intéressent à la place du sable et d’autres types de sédiments dans la construction (ou la déconstruction) des avenirs urbains.