Anaïs Maurer
Projet de recherche
L’Empire et l’atome : différentes perspectives sur les essais nucléaires français en Afrique et en Océanie
Résumé du projet
L’art autochtone sous le colonialisme nucléaire français
La France tient à son statut de seule puissance nucléaire au sein de l’Union européenne, mais elle n’a pas développé sa capacité de frappe nucléaire sur son propre territoire. Elle a en effet fait exploser ses 210 bombes nucléaires et thermonucléaires dans ses colonies, d’abord en Algérie, puis en Polynésie française occupée par la France. Depuis plus d’un demi-siècle, les communautés exposées en première ligne aux radiations s’opposent sans relâche à cette dimension coloniale de la géostratégie française.
L’Empire et l’atome explore la manière dont un demi-siècle d’art autochtone sous le colonialisme nucléaire français complète, remet en question et enrichit les récits historiques et scientifiques relatifs à la capacité de frappe nucléaire de la France. En analysant des chants, des danses, des peintures, des graffitis, des romans et de la poésie numérique issus des communautés les plus exposées, cette étude nuance le récit de la politique de dissuasion contemporaine de la France et de son héritage nucléaire en Algérie et en Polynésie.
Une nouvelle chronologie de l’activisme environnemental décolonial
Une histoire transdisciplinaire du colonialisme nucléaire propose une nouvelle chronologie du militantisme environnemental décolonial. L’opposition politique aux essais nucléaires en Algérie et en Polynésie française occupée a été entravée et réduite au silence, tant pendant qu’après les essais. Mais ce projet démontre que l’opposition à la stratégie de dissuasion de la France s’est épanouie en marge de la sphère publique, dans les espaces interstitiels offerts par le chant, la danse et la littérature. En analysant des œuvres d’art antinucléaires en tamazight, en reo tahiti et en reko pa’umotu datant du début des années 1960 et ayant échappé à la censure française, cette étude nuance le discours chronologique sur la résistance antinucléaire tel qu’il ressort des archives militaires récemment déclassifiées.
De plus, alors que la modélisation informatique des retombées nucléaires occulte les spécificités des victimes irradiées et que les archives d’État se concentrent sur les actes des hommes politiques, soldats et scientifiques qui ont mené le projet nucléaire, l’art autochtone propose une histoire portée par des acteurs différents, avec des priorités différentes. Par sa dénonciation féministe des conséquences sanitaires des essais, l’art autochtone donne la parole à la « génération volée » des enfants mort-nés irradiés et à leurs mères, incapables de donner la vie sous le soleil nucléaire. Ces perspectives subalternes, qui ne sont que de simples murmures dans les archives d’État, deviennent un cri puissant dans les « anarchives » amazighes et mā’ohi. L’Empire et l’atome remet en question l’écriture historique aseptisée et cloisonnée par discipline, et s’interroge sur le poids qu’il convient d’accorder aux expériences incarnées de la nucléarité, parallèlement à la modélisation informatique et aux enregistrements d’archives.
Biographie
Anaïs Maurer est Associate Professor en littérature française et comparée à l’université Rutgers. Ses recherches portent sur les écologies décoloniales autochtones, en mettant l’accent sur l’impérialisme nucléaire et la justice climatique. Sa première monographie,The Ocean on Fire Pacific Stories from Nuclear Survivors and Climate Activists (Duke University Press, 2024), analyse la lutte transgénérationnelle menée par des artistes du Pacifique contre la course aux armements nucléaires et le changement climatique, en mettant en évidence le racisme environnemental à l’origine de ces deux menaces existentielles. The Ocean on Fire a reçu le prix Scaglione de la MLA en littérature comparée et a été sélectionné dans la liste des « 10 meilleurs livres » de la revue International Affairs.
Ayant grandi à Tahiti, Anaïs Maurer s’efforce de mener des travaux universitaires destinés au grand public et au bénéfice des communautés les plus touchées. Elle a présenté ses recherches à des associations de survivants des essais nucléaires, à des enseignants et à des responsables gouvernementaux en Polynésie, ainsi qu’aux Nations Unies. Outre ses travaux universitaires, elle milite en faveur des réparations nucléaires et de l’abolition des armes nucléaires en tant que membre du conseil d’administration du Nuclear Truth Project.