La condition humaine des sciences
Pierre LIVET, Professeur de philosophie à l’université de Provence.
« Quand le sage montre la lune, l’imbécile regarde le doigt. » Peut-être, mais pour tenir compte de la condition humaine des sciences, il faut retourner le proverbe, montrer la sagesse de ce supposé « imbécile » et en étendre ensuite la portée.
Prendre conscience de la condition humaine des sciences, c’est regarder le doigt, sa relation avec la direction du regard du savant ; les relations entre ce regard, l’objet visé, et le doigt ; leurs relations avec les différents regards du ou des tiers observateurs, voire la condescendance du sage pour l’imbécile et leur différence de statut social ; et encore bien d’autres choses, puisque les savants n’utilisent pas seulement leurs doigts et leurs regards, mais des instruments, des techniques et des techniciens, et finalement des institutions.
Le savant n’est d’ailleurs pas condamné à ignorer sa condition humaine. En fait il s’intéresse à tout ce réseau de regards, de gestes, et de vies qui s’entrelacent, au lieu de rester un objet de recherche pour des sociologues des sciences.
Faire vivre la condition humaine des sciences, c’est activer de manière plus consciente et explicite l’ensemble de ces relations humaines :
- relations entre les scientifiques, leurs instruments, leurs institutions et leurs objets ;
- relations entre des scientifiques et d’autres scientifiques qui ont d’autres objets et instruments, entre leurs questions qui se croisent ;
- relations entre des scientifiques et d’autres acteurs sociaux, entre les questions que se posent ces acteurs sur les activités scientifiques et les questions que se posent les scientifiques sur d’autres activités sociales que les leurs ;
- relations entre les imaginaires des scientifiques, imaginaires qui débordent leur travail, qui stimulent d’autres imaginaires, toutes interactions dont on peut dire qu’elles forment la condition artistique des sciences.
La condition humaine des sciences, ce n’est pas seulement nous immerger dans tout ce réseau de relations, c’est aussi ne pas faire comme si tout y circulait en tout sens sans difficulté. C’est nous rendre sensibles aux regards, aux questions, aux imaginaires qui se croisent sans vraiment se rencontrer, car ces rendez vous manqués et ces dissonances sont pour les sciences humaines les véritables indicateurs de ce qui travaille les vies sociales.
Se dessinent alors de nouveaux entrelacs entre sciences à invariants et sciences différentielles (distinction qui est préférable à l’opposition entre sciences dures et sciences humaines).
Pour les sciences à invariants (des mathématiques aux sciences expérimentales, voire à une partie limitée des sciences sociales, en particulier en économie et anthropologie), les discordances sont seulement des sources de révision des hypothèses, les différences doivent être mises en corrélations, et par là en cohérence. Leur mise en condition humaine implique que les scientifiques y deviennent plus sensibles aux décalages et aux débords des questions et des imaginaires.
Pour les sciences différentielles (une petite partie des sciences du vivant, une grande partie de la psychologie et l’essentiel des sciences humaines et sociales), le repérage de « mismatches » et de discordances, dont rien n’assure qu’ils nourriront des cohérences, est le déclencheur de la recherche et ce qui assure qu’elle est bien ancrée sur ses terrains.
Penser la condition humaine des sciences, c’est donc croiser sciences à invariants et sciences différentielles, offrir des formes d’expressions aux questions et imaginaires des premières, permettre aux secondes d’utiliser leurs repérages de différences pour nourrir ces questions et ces dialogues.
Aix-en-Provence, janvier 2009.








