Arvi Särkelä
Projet de recherche
Montage philosophique : une histoire de la critique sociale dans un monde catastrophique
Résumé du projet
Critique et catastrophe
On considère couramment que nous vivons dans un monde catastrophique. Si le terme « crise » désigne un état où l’on ne sait pas encore si les choses vont tourner au mieux ou au pire, certains phénomènes auxquels nous assistons aujourd’hui ne constituent pas des crises : le réchauffement climatique et l’extinction de masse, par exemple, peuvent être considérés comme des processus ayant franchi le point de non-retour. Si l’on comprend le terme « catastrophe » dans son sens grec originel de « tournant vers le bas », ces phénomènes semblent en effet plutôt catastrophiques.
Cependant, en philosophie académique, la « critique » est étroitement liée à la « crise ». Soit les critiques provoquent des crises (Koselleck), soit elles y répondent (Habermas). Dans ce dernier cas, elles sont souvent considérées comme constituant des réponses rationnelles. La critique, pour ainsi dire, agit comme le bras de la raison pour éviter qu’une forme de vie ne tourne mal et, au contraire, qu’elle tourne bien. Mais qu’en est-il d’une forme de vie catastrophique, d’une forme de vie qui est déjà en train de s’effondrer ? – Une réponse rationnelle à celle-ci est-elle encore envisageable, et cette réponse est-elle encore « critique » ? Si oui, dans quel sens ?
Au lieu d’aborder de front cette difficulté philosophique, mon projet prend un peu de recul et se tourne vers l’histoire. – Quelles méthodes critiques, s’il en existe, permettant de réagir à un monde catastrophique peut-on trouver dans le corpus historique de la réflexion philosophique passée ? Le projet met en avant l’une de ces réactions critiques, en étudie la trajectoire historique et l’analyse sur le plan conceptuel. Il s’agit de la réaction du montage, telle qu’elle est apparue au lendemain de la Première Guerre mondiale, d’abord comme méthode d’avant-garde dans la littérature et les arts, puis transposée en philosophie, où elle est devenue une méthode privilégiée pour des formes curieuses de pensée critique chez des philosophes aussi différents que Walter Benjamin et Ludwig Wittgenstein.
Méthodes combinatoires de la critique sociale
Je m’intéresse ici principalement aux méthodes combinatoires de la critique. D’une part, j’analyse la manière dont la technique du montage a été intégrée à la philosophie en tant que méthode de critique. Wittgenstein et Benjamin commencent, simultanément mais indépendamment l’un de l’autre, à appliquer le montage littéraire comme méthode philosophique de critique, et se réfèrent tous deux à Karl Kraus, l’auteur des Derniers jours de l’humanité, ouvrage qui constituait une réaction critique à la catastrophe de la Première Guerre mondiale. D’autre part, cette tendance philosophique à collecter, couper, arranger et réarranger des fragments met en lumière une forme de rationalité critique qui a par la suite été largement négligée, voire reléguée à l’ombre de la rationalité du jugement normatif : celle du déchiffrage ou de la pensée en énigmes (Enträtselung, Rätseldenken). Pour résoudre une énigme, il faut collecter, isoler, arranger et réarranger rationnellement les éléments de celle-ci jusqu’à ce qu’elle se dissolve. C’est pourquoi je m’intéresse à la construction et la dissolution des images énigmatiques chez Wittgenstein et Benjamin ainsi qu’à la théorisation d’énigmes chez Adorno.
Un important objet de la comparaison historique m’est cependant donné par la figure singulière de Pierre Bayle, le protestant français qui, après la révocation de l’édit de Nantes en 1685, dut s’enfuir à Rotterdam et qui a réagi de manière critique à cette catastrophe depuis cette ville en construisant son gigantesque Dictionnaire historique et critique. Sur le plan méthodologique, cette entreprise anticipe à bien des égards Wittgenstein et Benjamin en ce qui concerne leurs manières de travailler sur les Recherches philosophiques et sur le Projet des Passages.
Une histoire des méthodes de la critique en philosophie
Depuis les études de Koselleck, Pierre Bayle revêt une grande importance pour l’histoire conceptuelle de la critique, car son Dictionnaire marque en quelque sorte le passage de la critique biblique à la critique politique et sociale. Ce qui importe pour mon histoire des méthodes de critique, c’est que Bayle, Benjamin et Wittgenstein ont perdu des mondes et ils y ont réagi en développant des nouvelles manières de critiquer.
Ces expériences critiques dans la catastrophe pourraient prendre une importance considérable en raison de l’accélération du réchauffement climatique, de l’extinction des espèces en cours, de la menace d’une guerre nucléaire et du recul mondial de la démocratie. Une autre dimension non négligeable de l’actualité de la méthode mise en œuvre par Benjamin et Wittgenstein tient au fait qu’elle définit une forme de rationalité, celle de la pensée en énigmes, qui semble très difficile à imiter par l’intelligence artificielle.
Biographie
Je suis philosophe et m’intéresse à la philosophie et à l’histoire de la critique. Dans mes travaux philosophiques, je m’efforce de comprendre comment on peut réagir de manière critique face aux situations catastrophiques. Dans mes travaux historiques, je raconte des micro-histoires sur la critique dans la philosophie moderne et contemporaine.
J’ai écrit trois ouvrages : Vicious Circles: Disclosing a History of Critique (Stanford University Press, 2026), Social Wrongs and Social Pathologies: From Structural Injustice to Metabolic Rift (coécrit avec Arto Laitinen, Palgrave Macmillan, 2026), et Immanente Kritik und soziales Leben: Selbsttransformative Praxis nach Hegel und Dewey (Klostermann, 2018). Les articles qui illustrent le mieux mes travaux actuels sont « “The Truly Apocalyptic View”: Kinesics of a Critical Gesture in Wittgenstein » (Critical Times, vol. 9, n° 3) et « Undeceivable without Doctrine: Dialectic of Enlightenment as Philosophical Montage » (Berlin Journal of Critical Theory, vol. 9, n° 2).
J’ai étudié à l’Université d’Helsinki et à l’Université de Francfort, où j’ai obtenu mon doctorat. J’ai ensuite obtenu mon habilitation à l’Université de Lucerne. Avant de rejoindre l’Iméra, j’ai travaillé à l’ETH Zurich. Je suis Privatdozent à l’Université de Lucerne et Docent à l’Université de Tampere.
Arvi Särkelä est un résident FIAS 2026-2027.
Le FIAS fellowship Programme est soutenu par le programme de recherche et d’innovation Horizon 2020 de l’Union européenne dans le cadre du contrat Marie Skłodowska-Curie n°101217263.