Rima Majed
Projet de recherche
Perspectives révolutionnaires à l’ère du néolibéralisme sectaire : le Liban, ce passé qui est l’avenir
Résumé du projet
Le Liban, lieu d’élaboration théorique
Ce projet examine les dynamiques entremêlées du capitalisme néolibéral, du sectarisme (ou de la politique identitaire) et de la mobilisation révolutionnaire à travers l’expérience du Liban depuis le soulèvement d’octobre 2019. Au cœur de cette réflexion se trouve l’argument selon lequel le Liban ne doit pas être considéré comme un cas exceptionnel ou périphérique, mais comme un lieu d’élaboration théorique offrant de nouvelles façons d’appréhender les crises contemporaines du capitalisme, de la démocratie et de l’imaginaire politique. Ce projet propose de réfléchir à partir du Liban, en le considérant comme « le passé de l’avenir » : un lieu où les contradictions politiques, économiques et sociales se sont intensifiées d’une manière qui préfigure des trajectoires mondiales plus larges.
Ce projet soutient que le Liban a anticipé de plusieurs décennies le tournant néolibéral mondial. Contrairement à la plupart des pays, il s’est développé sans État-providence, en suivant une trajectoire de déréglementation et de libéralisation des marchés bien avant que le néolibéralisme ne s’impose à l’échelle mondiale. Parallèlement, il a institutionnalisé un système politique consociatif axé sur la représentation confessionnelle, plutôt que sur les modèles développementalistes ou autoritaires qui ont caractérisé une grande partie du Moyen-Orient postcolonial. Ces histoires entremêlées du néolibéralisme et du sectarisme font du Liban un point d’observation particulièrement révélateur à partir duquel repenser les crises mondiales du capitalisme et de la démocratie.
Depuis 2019, le Liban a connu une succession extraordinaire de catastrophes : l’une des pires crises économiques mondiales depuis le XIXe siècle, l’effondrement des institutions, des inégalités extrêmes, l’explosion massive du port de Beyrouth en août 2020, ainsi que les guerres menées par Israël contre le Liban depuis 2024. Plutôt que de considérer ces événements comme des crises isolées, le projet les examine comme les manifestations interdépendantes de contradictions structurelles plus profondes qui ont engendré à la fois une mobilisation révolutionnaire et une contre-révolution. L’expérience libanaise devient ainsi une fenêtre sur les transformations plus larges qui façonnent le monde contemporain.
Le néolibéralisme sectaire et les révolutions contemporaines
Au cœur de ce projet se trouve le concept de « néolibéralisme sectaire », élaboré à partir d’une réflexion sur les débats relatifs au capitalisme racial, au néolibéralisme, à la démocratie, à l’économie politique féministe et aux politiques identitaires. Ce projet soutient que le capitalisme néolibéral repose sur des mécanismes de différenciation sociale, notamment des divisions fondées sur le genre, la race, l’ethnie, la région et le sectarisme, qui deviennent constitutives de la domination économique et politique. Au Liban, le néolibéralisme et le sectarisme ne se contentent pas de coexister, mais fonctionnent comme une seule et même logique de gouvernance. Le partage du pouvoir fondé sur l’identité est donc compris non pas principalement comme un système de représentation politique, mais comme un système de discrimination ancré dans la gouvernance néolibérale.
S’appuyant sur ce cadre, le projet repense les formes et les dynamiques des révolutions du XXIe siècle à travers le soulèvement d’octobre 2019. Il examine quatre questions centrales : Qui est le sujet révolutionnaire ? Où la révolution se déroule-t-elle géographiquement, et pourquoi ? Comment les répertoires révolutionnaires évoluent-ils dans un contexte de crise ? Quelles nouvelles formes d’organisation sociale et politique émergent de la lutte révolutionnaire ? En abordant ces questions, le projet réexamine les relations entre le travail, la reproduction sociale, le colonialisme, la formation de l’État, la résistance et la libération, tout en théorisant trois crises interdépendantes qui caractérisent la conjoncture actuelle : la crise du travail de reproduction, la crise de la démocratie et la crise de l’imaginaire révolutionnaire.
Ce projet adopte également une perspective transrégionale, en considérant le Liban comme un maillon au sein de réseaux plus larges de soulèvements et d’expérimentations politiques. Il retrace la manière dont les slogans, les pratiques, les affects et les imaginaires révolutionnaires circulent entre des lieux tels que Beyrouth, Khartoum, Santiago et le Rojava, tout en examinant les inégalités et les obstacles qui façonnent ces circulations. Cette approche comparative ouvre un dialogue entre la sociologie, l’anthropologie, l’histoire et la théorie politique, contribuant ainsi à des débats plus larges sur la circulation transrégionale et le changement révolutionnaire.
Repenser le néolibéralisme, la démocratie et la révolution
Ce projet met l’accent sur une théorisation « depuis la périphérie » plutôt que « à son sujet ». Au lieu de considérer le Liban comme une étude de cas permettant d’illustrer des concepts existants, il positionne le pays comme un laboratoire conceptuel capable de redéfinir les débats contemporains. Ce faisant, il remet en cause plusieurs hypothèses largement admises : les conceptions dominantes de la révolution ancrées dans les expériences européennes des XIXe et XXe siècles ; les généalogies conventionnelles du néolibéralisme ; les approches de la crise capitaliste qui privilégient la production au détriment de la reproduction sociale ; le paradigme des « sociétés profondément divisées » couramment appliqué aux sociétés en proie à des conflits ; et l’hypothèse selon laquelle les révolutions ne se produisent pas dans les soi-disant « démocraties ».
En fin de compte, ce projet vise à transformer l’expérience contemporaine du Liban en un cadre plus large permettant de comprendre la crise, la démocratie, la justice sociale et les possibilités révolutionnaires. En réunissant des analyses portant sur le néolibéralisme, la politique identitaire, le monde du travail et la politique contestataire, il soutient que le Liban offre non seulement une histoire locale, mais également un prisme puissant à travers lequel repenser les trajectoires du capitalisme contemporain et les possibilités de transformation collective. Dans cette perspective, le projet contribue aux débats en cours sur la politique révolutionnaire, la crise démocratique et la recherche de nouveaux horizons politiques au XXIe siècle.
Biographie
Rima Majed est Associate Professor de sociologie au département de sociologie, d’anthropologie et d’études des médias de l’Université américaine de Beyrouth (AUB). Ses recherches portent sur les mouvements sociaux, les révolutions et les soulèvements, le sectarisme, les conflits et la violence politique, avec un intérêt particulier pour le Moyen-Orient. Elle s’intéresse tout particulièrement aux interactions entre le néolibéralisme, les politiques identitaires et la politique conflictuelle.
Le Dr Majed a été chercheuse invitée à l’université de Princeton (2018-2019) et chercheuse à l’université de Harvard (2022-2023). Ses travaux ont été publiés dans des revues universitaires de premier plan et des ouvrages collectifs, notamment l’American Political Science Review, Social Forces, le British Journal of Sociology, l’Oxford Handbook of the Sociology of the Middle East, le Middle East Law and Governance Journal, Global Dialogue, Idafat : The Arab Journal of Sociology et le Routledge Handbook on the Politics of the Middle East. Ses travaux ont également été relayés dans des médias grand public nationaux et internationaux tels que openDemocracy, Middle East Eye, CNN, Al Jazeera English, Assafir, Megaphone et bien d’autres encore.
Elle est co-éditrice de l’ouvrage The Lebanon Uprising of 2019: Voices from the Revolution (I.B. Tauris, 2022) et chercheuse principale du projet « Approches critiques des études sur le développement au Moyen-Orient et en Afrique du Nord » à l’Université américaine de Beyrouth. Le Dr Majed achève actuellement la rédaction de son premier manuscrit dans le cadre d’un contrat avec Stanford University Press.