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L'IMéRA ou la requalification mutuelle

Pierre CHOUKROUNE, géologue, Président du collectif Andromède.


En organisant la rencontre de scientifiques issus de toutes les disciplines, l’IMéRA n’aspire pas seulement à développer l’approche interdisciplinaire de tel ou tel problème, mais bien à favoriser la requalification mutuelle des hommes et des femmes qui vont le fréquenter.

La requalification mutuelle se situe bien au-delà de l’interdisciplinarité.

L’interdisciplinarité signifie aborder une question avec plusieurs méthodes et approches. Tout en gardant leurs spécificités, les acteurs échangent leurs résultats, les adaptent éventuellement pour tenter d’apporter une solution commune, mais les contraintes liées aux acquis méthodologiques de chacun des partenaires sont une limite évidente à l’exercice. Le sujet, voire l’objet d’étude sont partagés sans qu’il y ait remise en question de la façon de penser des acteurs.

Prenons l’exemple du programme lancé par l’INSU (Institut National des Sciences de l’Univers du CNRS) qui veut développer des recherches interdisciplinaires dans le domaine de l’environnement. Ce domaine ne concerne pas un objet d’étude particulier. Ce n’est pas non plus une méthode. Ce n’est pas une discipline ni une question. C’est un ensemble de problèmes pour lesquels l’interdisciplinarité représente un passage obligé. Ainsi, travailler sur la pêche et les ressources halieutiques en Méditerranée implique nécessairement la collaboration de chimistes, de biologistes, d’économistes, de sociologues… Dans ce cas, la Méditerranée constitue l’objet, les réserves vivantes la question partagée, et les méthodes sont celles de chacune des disciplines concernées. De même, pour traiter la question de l’eau continentale dans la même région, on associera forcément des géologues, des géographes, des sociologues et des politologues. Dans ces deux cas, l’interdisciplinarité s’impose naturellement. Cela signifie-t-il que la façon de travailler de chacun sera changée ? Que des réponses univoques seront apportées ? Rien n’est moins sûr car comme il est d’usage, chacun considérera son domaine et ses méthodes de recherche comme les plus pertinents par rapport à la question envisagée. Les questions de leadership empoisonnent la recherche interdisciplinaire.
La requalification mutuelle ne relève pas de la simple collaboration entre scientifiques pour traiter une question, mais de la remise en question de chaque scientifique à la lumière des approches des chercheurs issus d’autres disciplines que la sienne. La requalification mutuelle s’entend comme confrontation et échange entre scientifiques sur les objets, les questions, les méthodes et les résultats, comme une façon de changer les têtes et les pratiques.

On se trouve alors au cœur de l’IMéRA et de la dimension humaine des sciences : au-delà des disciplines, des théories et des méthodes interviennent des hommes et des femmes qui font de la recherche et échangent sur la science pour s’enrichir mutuellement en renouvelant leur façon de penser. Cela dépasse largement la mise en commun des outils. La requalification mutuelle pose obligatoirement la question de ce qu’est la science et de ce que l’on fait en tant que chercheur. Elle requiert une forme de modestie et de générosité de la part de celui qui expose ses idées et une grande capacité d’ouverture et d’écoute de la part de celui qui l’entend.

Un plaidoyer pour la requalification mutuelle appellerait simplement les scientifiques à faire preuve d’humilité et à accepter de prendre en compte dans leur fonctionnement intellectuel des démarches qui ne sont pas les leurs.

C’est cet appel que lance l’IMéRA en proposant aux chercheurs de prendre le risque de la confrontation et de la remise en question, afin d’élargir les horizons et de multiplier les chemins de traverse ; juste le risque d’une belle aventure, en somme.
La Roque d'Anthéron, août 2008.