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Entretien avec le Professeur François Eisinger

François Eisinger est spécialiste de médecine prédictive à l’institut Paoli-Calmettes de Marseille.


Qu’attendez-vous de l’IMéRA en tant que chercheur ?
En faisant venir des chercheurs étrangers sur site à Marseille, l’IMéRA augmentera le rayonnement de notre communauté scientifique au sens large. Mais pour nous, chercheurs des différents champs, l’objectif est en priorité d’enrichir notre boîte à outils, d’ajouter des nuances à notre palette, d’adopter un regard différent sur ce que nous faisons, et donc de progresser, en rencontrant des chercheurs de diverses origines et de toutes les disciplines. Les chercheurs étrangers viendront à l’IMéRA pour être enrichis par la rencontre avec plusieurs personnes et leurs thématiques, mais ces acteurs en retour seront s’enrichis par nos invités, et ce à l’occasion d’échanges interdisciplinaires.


L’interdisciplinarité sera au cœur de l’IMéRA ?
Oui, mais l’interdisciplinarité ne s’entend pas ici comme l’analyse d’un même objet par plusieurs disciplines. Il ne s’agit pas de prendre un objet, par exemple la mort, et de l’aborder successivement sous différents angles : le point de vue du médecin, le point de vue de l’économiste, le point de vue de l’anthropologue…  Selon cette méthode, chacun va décrire l’objet, et ce sera à  l’auditeur ou au lecteur de faire éventuellement la synthèse. Du point de vue des scientifiques, l’intérêt est surtout de les amener à rencontrer d’autres points de vue que le leur. Mais l’IMéRA doit aller plus loin et concevoir l’interdisciplinarité non pas comme la juxtaposition d’approches d’un même objet, mais comme le moyen d’échanger des outils entre chercheurs grâce à des débats entre scientifiques autour d’un même objet.
Je suis à la recherche d’outils adaptés aux problèmes que je rencontre. Si je dois faire entrer un clou dans un mur, je regarde ma boîte à outils. Si elle ne contient qu’un tournevis, une pince et un rabot, il me sera difficile d’enfoncer mon clou, mais si quelqu’un a un marteau dans sa boîte à outils, je vais le découvrir, le comprendre, me l’approprier afin de m’en servir pour enfoncer un clou. Je ne prétends pas pour autant maîtriser la discipline du chercheur qui m’a fourni le marteau : quand on a entendu ou lu quelqu’un, et même quand on  l’a compris, on n’est pas pour autant devenu sociologue ou anthropologue.


L’outil emprunté à une autre discipline influence-t-il votre propre démarche scientifique ?
Bien sûr. Il peut même changer radicalement ma façon de travailler.
J’ai vécu cette expérience à plusieurs reprises. Ainsi, j’ai participé un jour au congrès de la Society for Risk Analysis, parce que je gère moi-même des risques médicaux. J’ai appris à cette occasion que les ingénieurs, les économistes, les financiers, les politiques, avaient des outils de gestion des risques, des terminologies, des classifications, qui m’intéressaient  directement. J’aurais peut-être fini par bricoler ces outils de manière approximative, mais c’est tellement plus simple d’employer directement les outils qui conviennent !
Il y a aussi la métaphore de la porte, que j’aime beaucoup. Les portes ne s’ouvrent généralement que dans un sens. Travailler sans l’outil adéquat, c’est essayer de passer à travers une porte en la poussant dans le mauvais sens. Rencontrer le bon outil chez un autre scientifique, c’est trouver quelqu’un qui me dit : « non, fais le tour, viens du bon côté, et tu verras comme c’est simple de passer ».
Quand j’ai appris en participant au congrès de la Society for Risk Analysis, donc en sortant de mon univers bio-médical, que la caractérisation des risques comprenait quatre étapes (l’analyse, la communication, la perception et la gestion), alors que je faisais jusque là tout en vrac de manière amateur, j’ai été obligé de reformater toute mon activité, parce que je la regardais de manière différente et la découpais de manière différente. L’univers est d’une complexité terrifiante, Pascal l’a déjà dit. Pour que l’on puisse à peu près se l’approprier et s’y déplacer, il nous faut une boussole, un plan et un découpage. Un nouvel outil nous oblige à changer le découpage et à déplacer les frontières. Il nous contraint à trouver un nouvel équilibre. Je travaille globalement dans ma discipline en situation d’équilibre. A partir du moment où je vais m’approprier un autre outil, je vais me trouver en situation de déséquilibre, et je vais devoir me chercher un autre équilibre. Ma pratique va évoluer en conséquence. Dans la recherche, la question est toujours celle du positionnement que l’on adopte : à quelle distance on se met de notre objet, sous quel angle on l’observe, quels sont les outils dont on va se servir pour mieux le comprendre, mieux l’éclairer ?


Qu’est-ce qui vous a poussé à la rencontre d’autres disciplines ?
Quand on creuse un chemin et que l’on devient spécialiste, le champ de notre regard se rétrécit alors que l’on a besoin de l’élargir pour travailler mieux, en particulier dans le domaine de l’humain, qui est complexe, unique, imprévisible. Avoir un regard un peu plus large que celui auquel on se laisserait aller naturellement en se contentant de faire ce que l’on sait faire améliore la qualité de son travail et donne la satisfaction personnelle de comprendre plus globalement ce qui se passe.
L’évidence de l’apport des autres disciplines vient d’abord de chocs ressentis à la lecture de certains auteurs. Je rêve d’ailleurs de rencontrer certains d’entre eux grâce à l’IMéRA et d’échanger des idées avec eux à l’occasion de conférences suivies de débat. Au-delà du bonheur de la rencontre, c’est le meilleur moyen d’enrichir sa boîte à outils et celle des autres.
Parce que si je suis un voleur d’outils, il se trouve que j’ai moi aussi des outils dont d’autres peuvent s’emparer. C’est un peu magique : de temps en temps, je vois des chercheurs d’autres disciplines qui essayent comme moi de pousser la porte, et j’ai le plaisir de les y aider, même si j’hésite parfois à leur dire « mais non, il faut passer par là » parce que je pense que tout le monde le sait. Oui, tout le monde le sait, mais seulement dans mon univers : dans mon univers bio-médical, tout le monde sait que tel phénomène fonctionne de telle manière, et nous, chercheurs, avons tendance à faire l’hypothèse implicite que les autres disposent des mêmes outils que nous, ce qui est faux.


Dans mon métier, j’ai gagné du temps et de la pertinence et je suis même sûr d’avoir gagné de la qualité en m’appropriant des outils d’autres disciplines. C’est pourquoi j’attends beaucoup de l’IMéRA dans sa dimension interdisciplinaire et internationale pour m’enrichir et enrichir la recherche dans son ensemble.

Marseille, juillet 2008.